Présentation

Tour d'horizon des projets

Un tour d’horizon desprojets de recherche du CRAL pour les années couvertes par le contrat quinquennal 2014-2018, dont le détail est décliné plus loin selon les axes thématiques correspondants, permettra de présenter, en guise d’introduction, une carte des intérêts scientifiques de l’unité. Certains d’entre eux, déjà présentés au Labex CAP, pressentis pour des financements ANR ou lancés sur des fonds propres, peuvent servir de repère à l’évolution de nos orientations théoriques d’ensemble. C’est le cas du chantier sur les valeurs de l’art porté par Nathalie Heinich et Jean-Marie Schaeffer où, en collaboration avecdes collègues de l’institut Jean Nicod, convergent l’approche philosophique et la sociologie de la culture autour de questions partagées : quelles valeurs informent les mondes de l’art et les représentations que ceux-ci véhiculent à différents moments de l’histoire, quel rôle les représentations ont-elles dans la formation et la circulation des valeurs dominantes, quelles préférences les individus sont-ils capables d’exprimer et de faire agir dans le processus de constitution de leurs modes d’être personnels ? L’authenticité, l’autonomie, la célébrité, la « cherté », la moralité, l’originalité, la pérennité, la rareté, la responsabilité, la sensorialité, la significativité, la spiritualité, le travail, l’universalité, la vérité, la virtuosité, sont quelques-unes de ces notions-clé, dont le rôle régulateur pour les pratiques artistiques reste encore à cerner avec précision.

Proche de ces préoccupations, notre nouveau collègue Pascal Engel souhaite prolonger ses travaux philosophiques centrés sur la nature des normes et des valeurs dans les domaines éthique et épistémologique et les orienter en direction des valeurs esthétiques, notamment en se focalisant sur la possibilité et la nature des valeurs cognitives (vérité, raison, justification) en littérature –en particulier dans le genre de la satire- et sur la place qu’elles peuvent occuper au sein des œuvres de fiction. Dans une perspective plus historienne, cette thématique des valeurs se retrouve aussi dans l’intérêt pour les liens entre littérature et démocratie en Europe depuis le dix-neuvième siècle jusqu’à nos jours, exploré au sein d’un projet déjà en cours, placé sous la responsabilité de Philippe Roussin et de notre membre associé et nouveau directeur d’études à l’EHESS Sebastian Veg, qui fera prochainement l’objet d’une demande de financement auprès de l’ANR.

Si les valeurs orientent la production et la réception des œuvres d’art et de littérature et constituent pour cette raison une entrée fertile pour leur étude, c’est également parce qu’elles entretiennent des rapports diversement médiatisés avec les configurations politiques dominantes dans des conjonctures historiques déterminées. C’est dire l’importance d’une compréhension précise -telle que la proposent nos membres associés Luba Jurgenson et Alexandre Prstojevic dans le cadre d’une ANR sollicitée par une équipe ancrée à la Casa Velázquez de Madrid- des rapports entre fiction, histoire et témoignage, en particulier lorsqu’elle concerne des corpus littéraires et artistiques nés de l’expérience des totalitarismes. C’est là une thématique proche de l’enquête collective que Esteban Buch entend mener à propos de l’histoire culturelle des dictatures en Argentine, en collaboration avec l’IDAES de l’Universidad San Martín (USAM) à Buenos Aires. De même, la réflexion portée de longue date au sein du CEHTA par Giovanni Careri, Georges Didi-Huberman et Eric Michaud, en collaboration avec d’autres collègues du CRAL et de l’INHA, sur la mise en forme de l’histoirepar le travail des images, une réflexion inspirée par Walter Benjamin et Aby Warburg et incluant une collaboration régulière avec des artistes, s’inscrit à son tour dans cette démarche collective à propos de l’historicité, qui refuse de voir les valeurs et les représentations de l’histoire comme des contenus sémantiques projetées de l’extérieur sur des formes symboliques réputées autonomes.

Une semblable volonté de saisir le social à même les formes est présupposée par l’extension de la question du « style » proposée par Marielle Macé, qui transforme cette notion artistique en véritable outil de description et de constitution des pratiques humaines, qu’elles soient individuelles ou collectives ; cette réflexion ouvre à la collaboration avec des sociologues, des philosophes et des stylisticiens (notamment à l’EHESS et à l’Université de Genève), et s’enrichit des travaux d’Anne Simon, amenée à se pencher sur les expressions du corps et l’esthétique du vivant dans la littérature contemporaine, ou de Barbara Carnevali, membre associée, qui s’intéresse aux dimensions esthétiques des hiérarchies sociales. C’est là l’une des perspectives importantes du programme Littérature, pensée et formes de l’existence, qui manifeste dans les œuvres littéraires un mode singulier de compréhension de la vie et de ses formes dans un dialogue avec l’esthétique, les sciences sociales et les sciences du vivant.

L’histoire et l’anthropologie ont maintes fois constaté empiriquement la variabilité temporelle et spatiale de ces formes où se nouent et se séparent les représentations de l’individu et de la communauté, entendues comme catégories générales de l’intelligibilité du réel. On doit souligner ici l’exemplarité et les vertus heuristiques de la réflexion sur la Renaissance, qui estportée au sein du CRAL par Yves Hersant et Agnès Minazzoli, et qui nourrit jusqu’à la compréhension des pratiques artistiques contemporaines, notamment autour la question du corps et de ses figures (que l’on retrouvera ainsi au cœur de nos travaux sur le spectacle vivant.) A cet égard, toute recherche portant sur une période particulière peut s’ouvrir à la connaissance des représentations savantes qu’ont des mêmes objets d’autres périodes de l’histoire, non seulement à propos des usages du patrimoine artistique mais encore de l’évolution théorique des disciplines, ce qui constitue l’orientation de l’étude de la réception de la Renaissance aux débuts de l’URSS et ses conséquences pour la constitution d’une « science de l’art » menée par Nadia Podzemskaïa, ou encore de la reconstitution des représentations de la préhistoire à l’époque contemporaine, dans la science mais aussi dans le domaine artistique, que propose Claudine Cohen à l’intersection de l’histoire de l’art, de l’archéologie et des pratiques artistiques contemporaines.

Cette interrogation des processus de transmission et de transformation d’une période historique à une autre trouve un écho dans le domaine des échanges interculturels contemporains, tel que l’explorent Yolaine Escande et notre membre associée Johanna Liu, par exemple dans leur projet sur la Visualité et inter-traductibilité dans les arts mais aussi, avec Denis Vidal, dans leur réflexion sur le phénomène nouveau que constitue le succès de ces « artistes universels » dont la projection publique semble transcender les différences culturelles. Sur un autre plan, celui de la pédagogie, la comparaison de l’enseignement universitaire de la littérature en Europe et en Amérique latine vient nourrir une réflexion épistémologique sur la littérature comme objet des sciences sociales, qu’Annick Louis compte poursuivre en dialogue avec des collègues argentins,  et avec la participation de Gisèle Sapiro (CSE – EHESS/CNRS).

La question des aires culturelles, et celle des périodes historiques, ne sauraient ainsi être abordées en prenant ces objets comme autant de données empiriques « brutes », dans la mesure où toute catégorisation des contextes – que ce soit d’ailleurs sous des formes évaluatives ou descriptives – participe de la constitution des objets de recherche eux-mêmes. La portée axiologique de la question épistémologique apparaît par exemple de manière incontournable, étant donné son rôle dans l’évolution historique de la sociologie de la culture, dans les recherches qui contestent le clivage entre haute et basse culture, par exemple les analyses de l’impact du virage numérique sur les pratiques musicales amateur menées par Emmanuelle Olivier, Philippe Le Guern, Maël Guesdon, Sarah Benhaïm et Esteban Buch dans le cadre de la nouvelle ANR Numérimorphoses, ou encore le projet (financé par le Labex CAP) d’Emmanuelle Olivier et Nicolas Donin (de l’Ircam) sur la question des « régimes d’autorité » dans le domaine de la création musicale.

Il importe de noter, à ce propos, que la prise en compte croissante, par les musicologues du CRAL, de l’ensemble des phénomènes sonores à l’œuvre dans une culture donnée, qui les rapproche du courant actuel des sound studies, présente nombre de points communs avec le chantier portant sur la culture visuelle contemporaine porté par André Gunthert au sein du LHIVIC, dans le voisinage des visual studies (sans toutefois le recouper sur tous les plans, ce qui fait apparaître des débats nouveaux, par exemple dans la critique des oppositions entre art et non-art). Les recherches du CRAL se différencient d’ailleurs de la plupart des propositions des visual studies par le refus de la simplification idéologique qui se contenterait de dénoncer la neutralité supposée des usages, sans considérer l’historicité complexe des images et leurs temporalités propres. Par rapport aux interrogations sur le statut sémiotique de l’image, ces recherches entendent en effet déplacer la question ontologique vers un dialogue précis avec les sciences cognitives et la tradition sémiotique, et proposer des approches pragmatiques qui manifestent l’entrelacement du verbal et du visuel à l’œuvre dans des contextes particuliers, sans renoncer pour autant à mettre en évidence le « travail » propre aux images. De même, dans la perspective de la réflexion littéraire sur le « vivant » qui associe plusieurs de nos chercheurs, une intense réflexion est menée sur la question du « style » et les enjeux de la « métaphore vive » (réflexion facilitée par l’arrivée du Fonds Ricœur au sein du CRAL) : il s’agit d’examiner dans quelle mesure le langage figural permet d’apporter un authentique savoir sur le vivant et l’animalité.

Cette précision nous conduit à mettre en valeur la solidarité des travaux qui visent à saisir les particularités sémiotiques de certains langages artistiques, par exemple l’étude de l’argumentation et de la persuasion visuelles (et de leurs applications dans la publicité et la propagande) menée par Georges Roque, la réflexion de Giovanni Careri sur la temporalité des images au Moyen-Age et à la Renaissance, ou encore le programme Temporalité, argumentation, récit que dirige Marion Carel, une recherche qui, engagée d’abord sur un corpus littéraire, doit aboutir à une comparaison entre le récit des romanciers et celui des historiens.

Dans ce rappel de nos engagements théoriques majeurs et de leur possible rayonnement, soulignons enfin la projection internationale du travail des narratologues du CRAL, qui ont apporté une contribution centrale au renouveau récent de l’étude du récit (héritée du structuralisme « historique », puis considérablement élargie et diversifiée), et qui, organisateurs en 2013 du congrès de l’European Narratology Network (placé sous la responsabilité de John Pier et de Philippe Roussin), projettent une vaste enquête internationale sur l’intermédialité et la transgénéricité.

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