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Conférence-écoute : Comment écouter une ville ? -Scènes sonores dans Beyrouth et la métropole du Grand Paris

« La rumeur blessée de la ville » Port de Beyrouth, 20 octobre 2022 - photo Karine Le Bail

Conférence-écoute : Comment écouter une ville ? -Scènes sonores dans Beyrouth et la métropole du Grand Paris.

Dans le cadre du programme Cress - Création recherche en sciences sociales de l’EHESS

Intervenantes : 

  • Rana Eid, sound designeuse et réalisatrice
  • Karine Le Bail, historienne et autrice radio (CNRS / EHESS)

Mardi 6 décembre 2022, 17h - 19h30, MSH Paris Nord, 20 avenue Georg Sand , 93210 Saint-Denis. Métro 12 : Front populaire (sortie n°3 MSH).

Comment écouter une ville ?

On peut se choisir un « point haut », où nous parviendra sa rumeur indistincte, déambuler dans le chaos sensoriel de ses rues, ou bien encore entreprendre d’écouter ses vibrations souterraines. Chaque ville est ainsi faite de couches multiples, dont la géologie sonore se révèle à qui accepte d’écouter, et d’entendre.

Née à Beyrouth en 1976, un an après le début de la guerre civile, Rana Eid a compris à l’âge de 6 ans « qu’il y avait une guerre, et qu’on devait se mettre à l’abri pour échapper à la mort. Se cacher sous terre pour fuir la surface. C’est l’année où j’ai décidé de fermer les yeux, et me réfugier dans le son ». Dans les abris, Rana Eid a commencé à enregistrer des sons sur son magnétophone. Pour se convaincre qu’elle était vivante. Elle n’a depuis cessé d’écouter dans le « creux » de sa ville pour en capter, depuis le « filtre obscur du son » que décrit Proust dans La Recherche, la « vibratilité musicale et guerrière ».

Dans le cadre du programme de création-recherche de l’EHESS, Karine Le Bail a proposé à Rana Eid d’écouter en miroir Beyrouth et la métropole du Grand Paris, deux villes-territoires que tout oppose à leur surface mais dont les souterrains sont comme autant de strates mémorielles peuplées de déplorations ensevelies et de résonances fantomatiques.

Durant plusieurs semaines, elles sont descendues capter les réverbérations de l’immense ossuaire accueillant les restes des six millions de parisiens délogés de leurs cimetières sous Louis XVI, le silence crayeux des anciennes carrières dont les pierres ont servi à bâtir Paris et ses environs, ou encore l’ancien abri souterrain construit dans les années 1930 et devenu le poste de commandement utilisé en août 1944 par le Colonel Rol-Tanguy, Chef des FFI d’Ile de France, pour y diriger les opérations de la Libération de Paris. Elles ont capté les sons surréels des gigantesques tunneliers du Grand-Paris Express, monstres d’acier creusant à 20 mètres sous terre, dans un fracas assourdissant, le futur réseau de transports franciliens qui connectera enfin Paris à sa banlieue.

Elles ont sillonné Beyrouth, striée de couches de mémoires traumatiques, depuis son tréfonds où les traces des abris anti-aériens le disputent aux disparus de la guerre civile, jusqu’aux ruines dans la ville, dressées comme de grandes pierres tombales qui semblent vouloir rester à jamais les témoins silencieux de tous chacune des guerres. Elles ont marché la nuit dans le centre-ville, au milieu des vitres soufflées par la gigantesque explosion du 4 août 2020 qui a éventré le port de Beyrouth. Dans ses rues désertées par les vivants, elles ont capté les réverbérations tournoyantes, les jeux d’écho sur les immenses parois de marbre des immeubles qui abritaient hier des banques, des magasins de luxe, des cafés. Enfin, elles sont descendues au port. Dans la désolation du gigantesque amas de débris que personne ne déblaie, sous un ciel troublé par les fumées inquiétantes s’élevant des silos à grains effondrés après l’incendie de cet été, elles ont enregistré le silence, assourdissant, avec au loin la rumeur blessée de la ville.

De ces pérégrinations dans les strates de la mémoire, entre constructions, destructions et reconstructions, est née l’œuvre sonore « Effets de Seuil ». Elle sera diffusée en première audition le 6 décembre, ainsi que le mouvement sonore tourné par Rana Eid au mois d’août sur le parvis de l’Opéra Garnier qu’elle a intitulé « The sounds in the mirror are louder then they appear ».

Biographies 

Rana Eid est une sound designeuse et monteuse son libanaise. Dans son studio qu’elle a fondé en 2006 « Db Studios », elle collabore avec des cinéastes du monde entier. En 2017, elle commence à collaborer avec la société française de post-production audio HAL, fondée notamment par le mixeur Cyril Holtz et le sound designer Nicolas Becker En 2019, deux films sur lesquels elle a travaillé sont nominés aux Oscars : « Honeyland » de Tamara Kotevska et Ljubomir Stephanov, et « The Cave » de Firas Fayya, également nominé pour le Prix Motion Picture Sound Editors « MPSE ». En 2017, elle réalise son premier long métrage documentaire « Panoptic », dont la première a lieu au Festival du film de Locarno et est depuis projeté dans très nombreux festivals. Elle est membre de la Motion Picture Sound Editors (MPSE) et de la section son de l’Academy of Motion Picture Arts and Science

Le son et l’écoute sont au cœur des recherches et des travaux de l’historienne Karine Le Bail, chercheuse au CNRS et enseignante à l’Ecole des hautes études en Sciences sociales (EHESS). Autrice notamment de La musique au pas. Être musicien sous l’Occupation (2016), elle a également publié la première biographie de Pierre Schaeffer, les constructions impatientes (2012). Elle pilote depuis 2019 le réseau de recherche et de création SON:S, qui vise à faire émerger des pratiques concrètes d’interdisciplinarité entre les différentes communautés artistiques et scientifiques (sciences humaines et sociales, sciences du vivant, sciences de l’ingénieur…) intégrant dans leurs recherches des problématiques liées au son et à l’écoute. À l’EHESS, elle donne un séminaire « À l’écoute du son : perception, analyse, interprétation ». Autrice radio – elle a produit durant 25 ans sur France Musique « Les Greniers de la mémoire », « À pleine voix » puis « Un air d’histoire » –, elle a été élue en 2021 vice-présidente de la Société civile des auteurs multimedia (SCAM), dont elle préside la commission sonore depuis 2019.

Remerciements :

DB Studio Beirut (Cherif Allam, Tarek Dandan, Marita Sbeih, Lama Sawaya), Chafic Tabbara, Grégoire Chauvot, Société du Grand Paris autour des chantiers du Grand Paris Express (Eiffage Génie Civil, We Build NGE GC, Vinci Construction Grand Projet), Catacombes de Paris, Carrières des Capucins de Paris (Seadacc), Musée de la Libération nationale.

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