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Noëlle BATT - Conscience et sens littéraire (07/04/13)

 BIOLOGIE ET SOCIETE 
Sciences cognitives, neurosciences et sciences sociales 


Séminaire du lundi 7 avril 2014 
Sous la direction de Henri ATLAN et Claudine COHEN

 

Noëlle BATT

Professeur de littérature américaine et
de théorie de la littérature à l’Université Paris VIII

(1 h 26 min)

 

Cliquez ici pour voir la vidéo en grand écran sur la chaîne YouTube du CRAL.

 

 

Résumé :

Dans le cadre d’un travail de nature épistémologique, il s’agira de s’interroger sur la théorisation  1) par les neurosciences, des processus à l’œuvre au moment de l’émergence de la conscience (primaire et supérieure) et 2) par la théorie littéraire, de ceux qui président à l’émergence du sens, linguistique puis littéraire.

Si les processus de premier niveau sont maintenant bien connus, compris et explicables en termes causaux dans les deux domaines, il n’en va pas de même de la question dite du « liage » ou de l’ « intégration » (the binding problem), c’est-à-dire ce qui se passe lorsque des opérations techniques bien identifiées « donnent lieu » à un phénomène d’une tout autre nature, qu’il s’agisse de la conscience ou du sens littéraire. Un saut qualitatif caractérise le passage des processus de premier niveau, descriptibles en troisième personne, au phénomène de la conscience ou du sens littéraire, dont l’expérience ne peut se faire qu’en première personne, et dont l’explication nécessite le recours à d’autres types de raisonnement que le raisonnement causal, peut-être aussi d’autres concepts et notions que ceux de la discipline dans laquelle le problème est posé.

On évoquera, à ce propos, plusieurs théorisations de l’émergence de la conscience : Koch (Consciousness, MIT Press, 2012), Dehaene, Kerzberg, Changeux (PNAS, 1998) ou Dehaene et Naccache, Cognition, 2001, Edelman (Wider than the Sky, Yale University Press, 2004 ouSecond Nature, YUP, 2006), en considérant plus particulièrement le modèle d’Edelman.

On abordera l ‘émergence du sens littéraire à partir de la théorisation sémiotique de Iouri Lotman (La Structure du texte artistique, Gallimard, 1973) et d’un corpus de plusieurs poèmes.

 

 

Contenu du document fourni durant la conférence :

(1) Stanislas Dehaene, Vers une science de la vie mentale, Collège de France/ Fayard, 2006

 

« Lorsqu’une personne est au repos, sans instruction particulière, son cerveau montre une intense activation structurée, souvent pariéto-frontale, qui fluctue spontanément entre plusieurs états corrélés à longue distance (Raichle et al., Proc Natl Acad Sci USA, 98, 676-682, 2001). La stimulation extérieure interrompt brièvement ce flux qui reprend une fois la tâche terminée. D’après Pierre Maquet et Steven Laureys, cette activité spontanée caractérise l’état de vigilance consciente : elle disparaît sous anesthésie et dans le sommeil profond, est absente chez les patients comateux et en état végétatif, mais réapparaît quand ils recouvrent conscience – autrement dit, elle pourrait constituer un solide corrélat neuronal de l’état de vigilance consciente. (S. Laureys, Trends Cogn Sci 9, 556-59, 2005). Cette activité est dramatiquement altérée dans la dépression et la schizophrénie, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives de compréhension des maladies psychiatriques.

 

L’activité mentale autonome doit donc redevenir un objet d’étude pour la psychologie cognitive. […] Si l’on espère comprendre le flux spontané de la conscience, de nouvelles méthodes expérimentales, qui laisseraient une bien plus grande liberté au sujet, devront être imaginées. (p. 83-85)

(2) I.A. Richards, « The Interaction of Words » in Allen Tate (ed.), The Language of Poetry, Princeton, Princeton University Press, 1942

« [A word] is growing as a cell grows with other cells. It is a conception. It is being “ divided at the joints ” and recombined. (…)“[G]rowing” is not a metaphor here. A word, a question or its answer, does all that we do, since we do all that in the word. Words are alive as our other acts are alive — though apart from the minds which use them they are nothing but agitations of the air or stains on paper. » […]

 

« Language, as understood, is the mind itself at work and these interactions of words are interdependencies of our own being. » p. 73

(3) Gerald Edelman

 

« There is one simple principle that governs how the brain works : it evolved ; that is it was not designed. » (Wider than the Sky : the Phenomenal Gift of Consciousness, New Haven, London, Yale University Press, 2004, p. 32)

 

« Un principe simple régit la façon dont fonctionne le cerveau ; il a évolué, c’est-à-dire qu’il n’a pas été conçu. » (Plus  Vaste que le ciel : une nouvelle théorie générale du cerveau, tr. fr. Jean-Luc Fidel, Paris, Editions Odile Jacob, 2004, p. 49)

(4) Gerald Edelman

 

« Reentry is the ongoing recursive interchange of parallel signals among brain areas, which serve to coordinate the activity of different brain areas in space and time. » (Wider than the Sky, p. 41)

 

«  La réentrée, c’est l’échange récursif permanent de signaux parallèles entre les aires cérébrales qui sert à coordonner l’activité des différentes zones dans l’espace et le temps. » (Plus Vaste que le ciel, p. 57) 

(5) Gerald Edelman

 

« The consequence of this dynamic process is the widespread synchronisation of the activity of widely distributed neuronal groups. It binds their functionally segregated activities into circuits, capable of coherent output. In the absence of logic (the organizing principle of computers as instructive systems), reentry is the central organizing principle that governs the spatiotemporal coordination among multiple selectional networks of the brain. This solves the binding problem that I mentioned earlier. Through reentry, for example, the color, orientation, and movement of a visual object can be integrated. No superordinate map is necessary to coordinate and bind the activities of the various individual maps that are functionally segregated for each of its attributes. Instead they coordinate by communicating directly with each other through reentry. » (Wider than the Sky, p. 41)

« Ce processus dynamique a pour conséquence la synchronisation de l’activité de groupes de neurones distribués à longue distance. Il relie leur activité fonctionnelle isolée pour former des circuits capables de produire des résultats cohérents. En l’absence de principe logique (le principe organisateur des ordinateurs), la réentrée fait office de principe organisateur qui régit la coordination spatio-temporelle entre les multiples réseaux sélectifs du cerveau. Cela résout le problème de l’intégration que j’ai mentionné plus haut. Par le processus de réentrée, la couleur, l’orientation et le mouvement d’un objet visuel peuvent être intégrés. Aucune carte de régulation n’est nécessaire pour coordonner et relier l’activité des diverses cartes individuelles qui sont isolées d’un point de vue fonctionnel pour chacun de ces attributs. Au lieu de cela, elles se coordonnent en communiquant directement les unes avec les autres, par réentrée. » (Plus Vaste que le ciel, p. 59)

(6) Gerald Edelman

 

Schéma (Wider than the Sky, p. 40)

 

 

(7) Gerald Edelman

 

« A new reentrant loop appears in primates with semantic capabilities and expands greatly with the emergence of language. The acquisition of a new kind of memory, exploiting semantic capabilities and ultimately true language with syntax leads to a conceptual explosion. As a result, higher-order consciousness appears and concepts of the self, the past and the future become connected to primary consciousness. Consciousness of consciousness becomes possible. »

 

 (Wider than the Sky, p. 101)

 

«  Une nouvelle boucle réentrante apparaît chez les primates dotés de capacités sémantiques, qui s’étend pendant l’évolution des hominidés avec l’émergence du langage. L’acquisition d’une nouvelle sorte de mémoire, tirant parti des capacités sémantiques, et finalement du langage avec une syntaxe donne lieu à une explosion conceptuelle. En résulte l’apparition de la conscience supérieure, et les concepts de soi, de passé et de futur deviennent liés à la conscience primaire. » (Plus Vaste que le ciel, p. 125)

(8) Gerald Edelman

 

« But inasmuch  as consciousness is a process entailed by integration of neural activity in the reentrant dynamic core, it cannot itself be causal. At the macroscopic level the physical world is physically closed : only transactions at the level of matter and energy can be causal. So, it is the activity of the thalamocortical core that is causal, not the phenomenal experience it entails. […]. » (Second Nature : Brain Science and Human Knowledge, New Haven, London, Yale University Press, 2006, p. 90-91)

 

 « Indeed C (consciousness) states are informative of C’ states. They are our only access to such states, inasmuch as our neurophysiological methods cannot, at present, record the myriad neural contributions that are integrated to a causal core state ». (Second Nature, p. 92)

 

« Mais dans la mesure où la conscience est un processus rendu possible par l’intégration de l’activité neurale dans le noyau dynamique réentrant, elle ne peut être elle-même causale. Au niveau macroscopique, le monde physique est causalement fermé : seules les transactions qui ont lieu au niveau de la matière  ou de l’énergie sont causales. C’est donc l’activité du noyau thalamocortical qui est causale, et non l’expérience phénoménale qu’elle suscite. […]. » (La Science du cerveau et la connaissance, tr. fr. Jean-Luc Fidel, Paris, Editions Odile Jacob, 2006, p. 113-113)

 

« Les états de C informent sur les états de C’. Ils constituent notre seul accès à ces états, dans la mesure où nos méthodes neurophysiologiques enregistrent la myriade de contributions neurales qui sont intégrées dans un état donné du noyau causal. » (La Science du cerveau, p. 113)

(9) Gerald Edelman

 

« [ …] the fundamental neural activity of the reentrant dynamic core converts the signals from the world and the brain into a “phenomenal transform ” – into what it is like to be that conscious animal, to have its qualia. » (Wider than the Sky, p 78)

 

«  […] l’activité neurale fondamentale du noyau dynamique réentrant convertit les signaux issus du monde et du cerveau en “transformation phénoménale”, en ce qu’il en est d’être un animal conscient, d’avoir ses qualia. » (Plus Vaste que le ciel, p. 100)

(10) Gerald Edelman

 

 « C (consciousness) reflects a relationship and cannot exert a  physical force either directly or through field properties » (WS, p. 78)

 

« C is entailed by C’ » (WS, p. 78)

 

« C accompanies C’ » (WS, p. 78)

 

« C is a (simultaneous) property of C’ » (WS, p. 79)

 

« C is a reliable indicator of the underlying causal C’ (WS, p. 79)

 

«  C results from C’ (WS, p. 85)

(11) Gerald Edelman

 

« […] the « phenomenal transform » provides an indicator of causal relations without being causal itself. The subjective state reflects the ongoing properties of the neural states of the core. It is qualia space itself – consciousness in all its richness. » (Wider that the Sky, p. 86)

 

« […] la transformation phénoménale fournit une indication des relations causales sans être causale elle-même. L’état subjectif reflète les propriétés actuelles des états neuraux du noyau. C’est l’espace des qualia lui-même – la conscience dans toute sa richesse. » (Plus Vaste que le ciel, p. 109-110)

(12) Paul Valéry, « Poésie et pensée abstraite », conférence à l’Université d’Oxford, The Zaharoff Lecture for 1939, Oxford, Clarendon Press, 1939, repris dans Variété V, 1944, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, tome 1, Paris, Gallimard.

 

« Prose et poésie se servent des mêmes mots, de la même syntaxe, des mêmes formes et des mêmes sons et timbres  mais autrement coordonnés et autrement excités. La Prose et la Poésie se distinguent donc par la différence de certaines liaisons et associations qui se font et se défont dans notre organisme psychique et nerveux, cependant que les éléments de ces modes de fonctionnement sont identiques. » (p. 1331) 

« La valeur d’un poème réside dans l’indissolubilité du son et du sens. » (p. 1333)

(13) Emily Dickinson (1830-1866), The Complete Poems,

1755

To make a prairie it takes a clover and one bee –

 

One clover and a bee,

 

And revery.

 

The revery alone will do

 

If bees are few.

 

 

76 (1859 ?)

Exultation is the going

 

Of an inland soul to sea,

 

Past the houses – past the headlands –

 

Into deep Eternity –

 

 

Bred as we, among the mountains,

 

Can the Sailor understand

 

The divine intoxication

 

Of the first league out from land ?

 

 

(14) Robert Herrick  (1591-1674)

« To Daffodils »

Fair Daffodils, we weep to see

 

  You haste away so soon ;

 

As yet the early-rising sun

 

  Has not attained his noon.

 

           Stay, stay

 

     Until the hasting day

 

            Has run

 

  But to the evensong ;

 

And, having prayed together, we

 

  Will go with you along.

 

 

We have short a time to stay, as you,

 

   We have as short a spring ;

 

As quick a growth to meet decay,

 

   As you, or anything.

 

             We die

 

     As your hours do, and dry

 

Away

 

   Like to the summer’s rain ;

 

Or as the pearls of morning’s dew,

 

   Ne’er to be found again.

 

 

 

(15) Gerald Manley Hopkins (1844-1889)

 

« Spring » (1877) (1ère strophe)
 

Nothing is so beautiful as Spring –

 

      When weeds, in wheels, shoot long and lovely and lush ;

 

      Thrush’s eggs look little low heavens, and thrush

 

    Through the echoing timber does so rinse and wring

 

    The ear, it strikes like lightnings to hear him sing ;

 

       The glassy peartree leaves and blooms, they brush

 

       The descending blue ; that blue is all in a rush

 

    With richness ; the racing lambs too have fair their fling.

 

 

 

(16) William Shakespeare (1564-1616) 

Sonnet LXIII

 

 
That time of year thou mayst in me behold

When yellow leaves, or none, or few, do hang

 

Upon those boughs which shake against the cold,

 

Bare  ruined choirs, where late the sweet birds sang.

 

In me thou see’st the twilight of such day

 

As after sunset fadeth in the west,

 

Which by and by black night doth take away,

 

Death’s second self, that seals up all in rest.

 

In me thou see’st the glowing of such fire

 

That on the ashes of his youth doth lie,

 

As the death-bed whereon it must expire,

 

Consumed with that which it was nourished by.

Thus thou perceiv’st, which makes thy love more strong,

To love that well which thou must leave ere long.

(17) Charles Baudelaire

 « A une passante » (1860, puis 2ème édition des  Fleurs du mal)

La rue assourdissante autour de moi hurlait.

 

Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,

 

Une femme passa, d’une main fastueuse

 

Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.

 

Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,

 

Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,

 

La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un éclair…puis la nuit ! – Fugitive beauté

 

Dont le regard m’a fait soudainement renaître,

 

Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! Trop tard ! Jamais peut-être !

 

Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,

 

Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !

 

 

(18) Gilles Deleuze et Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Editions du Seuil 1991

 

« Composition, composition, c’est la seule définition de l’art. La composition est esthétique et ce qui n’est pas composé n’est pas une œuvre d’art. On ne confondra pas toutefois la composition technique, travail du matériau qui fait souvent intervenir la science (mathématiques, physique, chimie, anatomie) et la composition esthétique qui est le travail de la sensation. Seul ce dernier mérite pleinement le nom de composition et jamais une œuvre d’art n’est faite par la technique et pour la technique. (Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, 1991, ch. 7 « Percept, affect et concept ». (p. 181)

 

« Mais ce qui constitue la sensation, c’est le devenir-animal, végétal, etc. qui monte sous les plages d’incarnat, dans le nu le plus gracieux, le plus délicat, comme la présence d’une bête écorchée, d’un fruit pelé, Vénus au miroir ; ou ce qui surgit dans la fusion, la cuisson, la coulée des tons rompus, comme la zone d’indiscernabilité de la bête et de l’homme. » (p. 169)

 

« De chaque chose finie, Proust fait un être de sensation, qui ne cesse de se conserver, mais en fuyant sur un plan de composition de l’Etre : « êtres de fuite »…(p. 179)

 

« La sensation vibre elle-même parce qu’elle contracte des vibrations. Elle se conserve parce qu’elle conserve des vibrations : elle est Monument. Elle résonne parce qu’elle fait résonner ses harmoniques. La sensation, c’est la vibration contractée, devenue, qualité, variété. » (p. 199)

(19)  Paul Valéry,  « Poésie et pensée abstraite », conférence à l’Université d’Oxford, The Zaharoff Lecture for 1939, Oxford, Clarendon Press, 1939, repris dans Variété V, 1944, Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade, tome 1, Paris, Gallimard.

 

« Pensez à un pendule qui oscille entre deux points symétriques. Supposez que l’une de ces positions extrêmes représente la forme, les caractères sensibles du langage, le son, le rythme, les accents, le timbre, le mouvement —en un mot, la Voix en action. Associez, d’autre part, à l’autre point, au point conjugué du premier, toutes les valeurs significatives, les images, les idées; les excitations du sentiment et de la mémoire, les impulsions virtuelles et les formations de compréhension— en un mot tout  ce qui constitue le fond, le sens d’un discours. Observez alors les effets de la poésie en vous-mêmes. Vous trouverez qu’à chaque vers, la signification qui se produit en vous, loin de détruire la forme musicale qui vous a été communiquée, redemande cette forme. Le pendule vivant qui est descendu du son vers le sens tend à remonter vers son point de départ sensible, comme si le sens même qui se propose à votre esprit ne trouvait d’autre issue, d’autre expression, d’autre réponse que cette musique même qui lui a donné naissance. » (pp. 1331-32)

(20) L. N. Tolstoï, Œuvres complètes en 90 tomes, t. 62, Moscou, 1953, p. 269-270. Cité par Iouri Lotman dans La Structure du texte artistique, Paris, Gallimard, 1973, p. 39.

 

 (au sujet de la pensée maîtresse du roman Anna Karénine) :

« Si je voulais dire par des mots tout ce que j’envisageais d’exprimer par le roman, je serais obligé d’écrire un roman tout semblable à celui que j’écrivis tout d’abord. […]

 

Dans presque tout ce que j’ai écrit, j’ai été guidé par le besoin de rassembler des pensées liées entre elles pour s’exprimer ; mais chaque pensée exposée séparément par des mots perd son sens, elle se dégrade terriblement quand elle est prise seule et sans l’enchaînement dans lequel elle se trouve ».

 

« Il faut des gens qui montrent l’aberration de la recherche de pensées isolées dans une œuvre artistique, et qui guident sans cesse les lecteurs dans le labyrinthe infini des enchaînements, en lesquels consiste l’essence de l’art, et selon les lois qui servent de fondement à ces enchaînements. »

In all, or in almost all that I have written, I was guided by the need to collect my thoughts, linked together to express themselves : …but each thought specially expressed in words loses its meaning, is terribly degraded when  taken alone without the linkage in which it is found.[…]

 

…We need people who will show the senselessness of searching for isolated ideas in the infinite labyrinth of links which constitutes the essence of art, according to those laws which serve as the basis for these linkings.

 

(L.N. Tolstoj, Polnoe sobranie socinenij v 90 tomax, vol. 62. Moscow, 1953. p. 269-270,

 

quoted by Jurij Lotman in The Structure of the Artistic Text, tr. Ronald Vroon, Michigan Slavic Contributions, Ann Arbor, 1976)

 

 

(21) Stéphane Mallarmé (Variations sur un Sujet, « Crise De Vers » [1886-1892-1896] dans Œuvres Complètes, Bibliothèque de La Pléiade, 1945)

« L ‘œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l’ancien souffle lyrique ou la direction personnelle enthousiaste de la phrase. » (p. 366)

« Le vers qui de plusieurs vocables refait un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire, achève cet isolement de la parole : niant, d’un trait souverain, le hasard demeuré aux termes malgré l’artifice de leur retrempe alternée en le sens et la sonorité, et vous cause cette surprise de n’avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d’élocution, en même temps que la réminiscence de l’objet nommé baigne dans une neuve atmosphère. » (p. 368)

(22) Stéphane Mallarmé (Variations sur un sujet, « Quant au livre » [1895] dans Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, 1945)

 

« Les mots, d’eux-mêmes, s’exaltent à mainte facette reconnue la plus rare ou valant pour l’esprit, centre de suspens vibratoire ; qui les perçoit indépendamment de la suite ordinaire, projetés, en parois de grotte, tant que dure leur mobilité ou principe, étant ce qui ne se dit pas du discours : prompts tous, avant extinction, à une réciprocité de feux distante ou présentée de biais comme contingence. » (p. 386)

 

 

 

 

Noëlle Batt est professeur de littérature américaine et de théorie de la littérature à l’Université Paris VIII. Elle a dirigé de 1984 à 2013 le Centre de Recherche sur la Littérature et la Cognition, et la revue TLE (Théorie, Littérature, Epistémologie). Elle a publié de nombreux articles de théorie et de critique littéraire, particulièrement dans le domaine des rapports transdisciplinaires entre littérature, science et philosophie, et a également travaillé à réintroduire le point de vue de la littérature dans les débats qui se mènent au sein des sciences humaines et sociales sur l’usage de la fiction et de la narration. Elle travaille actuellement à un ouvrage sur le caractère diagrammatique de la pensée de l'art.

Parmi ses publications :

 « Dynamique littéraire et non linéarité », web.cast.free.fr/webcast14/noelle-batt.html ; TLE Penser par le diagramme (dir. ), TLE n° 22, 2004, « Diagrammatic Thought in Literature and Mathematics », European Journal of English Studies n° 11.3, october 2007 ; « A Comparative Epistemology for Literary Theory and Neuroscience », in Science and American Literature in the 20th and 21st centuries, Cambridge, Cambridge Scholars Publishing, 2012).

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