Présentation

Bilan 2007-2012

Les grandes orientations scientifiques du CRAL convergent dans un programme de longue haleine d’une compréhension des arts, des conduites esthétiques et des faits de culture alliant l’analyse des dimensions sémiotiques des œuvres à l’étude des problématiques anthropologiques et sociohistoriques liées aux pratiques de leur production et réception. Cela implique de circonscrire un vaste champ d’études où les pratiques populaires et les industries culturelles constituent des objets légitimes au même titre que les arts canoniques, et où peuvent dialoguer des perspectives qui, entre autres effets épistémologiques, conduisent à surmonter les frontières entre philosophie, sciences humaines et sciences sociales. Le CRAL reste ainsi fidèle à une vocation interdisciplinaire qui, au sein du pluralisme théorique qui caractérise la démarche de la grande majorité de ses membres, repose sur l’articulation des disciplines liées aux trois domaines sémiotiques principaux (les études littéraires et la linguistique, l’histoire de l’art et l’analyse des images, la musicologie et les études sur le son) avec l’impulsion transversale donnée par les philosophes et les sociologues qui travaillent sur les déterminations générales et les conditions de possibilité de tous ces phénomènes. Et même si tout un ensemble de travaux « transversaux » à la croisée de plusieurs champs de recherche traditionnels sont exemplaires de cette démarche, précisons d’emblée que les approches les plus nettement disciplinaires (en histoire de l’art ou en musicologie par exemple) restent elles aussi ouvertes en permanence aux interactions avec d’autres domaines sémiotiques ainsi qu’avec les réflexions théoriques générales, de sorte que l’on peut dire que tous les travaux du CRAL impliquent une forme de transversalité.

Dans la phase actuelle, ce programme conduit à décliner plusieurs orientations méthodologiques visant à surmonter des clivages encore persistants dans le monde de la recherche et l’enseignement supérieur. D’une part, la critique philosophique et anthropologique de l’opposition nature/culture et l’essor des travaux sur les arts inspirés par les sciences cognitivescontribuent à défaire l’opposition à bien des égards factice entre un constructivisme attentif aux singularités sociohistoriques et une anthropologie naturaliste à la recherche de constantes transhistoriques du comportement humain, justifiant d’autant l’observation des conduites esthétiques à partir d’une prise en compte holiste de ses objets et ses contextes. D’autre part, la mise en perspective des présupposés idéologiques des cultures légitimes (que l’on peut associer aux cultural studies mais qui était déjà au cœur du programme historique de la sémiologie, et qui trouve de nos jours un ancrage empirique supplémentaire dans les reconfigurations pratiques induites par le tournant numérique), favorise une approche globale et non hiérarchisée des faits d’art et de culture qui, tournant le dos aux modèles binaires du high & low et du savant/populaire, préfère partir d’une notion générale de sens qui trouve dans l’herméneutique, dans le pragmatisme et dans la sémiotique des outils théoriques incontournables. Ce désir de récuser les catégorisations trop simples, comme celle qui oppose les auteurs secondaires et les « grands » auteurs, se retrouve dans nombre de réflexions sur les faits littéraires, par exemple celles qui, à la lumière de la problématique du vivant, s’orientent vers une reconfiguration de l’histoire littéraire moderne et vers une remise en travail des corpus institués.

Ce sont là des questions qui croisent celle de la sociologie des valeurs dans les mondes de l’art et celle de la normativité comme problème philosophique général, que nous entendons aborder notamment par le biais d’une analyse grammaticale et lexicale des champs discursifs qui sous-tendent l’intelligibilité des pratiques artistiques. C’est pourquoi le langage, partant la linguistique en tant que discipline, tendent à retrouver une importance théorique et pratique qui confirme la pertinence de l’articulation arts et langage inscrite dans le nom même du centre, après une période où, sous la pression conjuguée de l’iconicturn et de la critique du poststructuralisme, ils avaient semblé basculer de nouveau dans un statut ancillaire. De même, la prise de conscience croissante de la dimension esthétique des subjectivités et des sociabilités humaines, qui va bien au-delà de la sphère des loisirs et des pratiques artistiques, peut justifier un redéploiement de la notion de « style » et une exploration de l’esthétique même du social. Et celles-ci, de manière sans doute inattendue, ne sont pas sans lien avec la prise en compte d’une dimension politique à l’œuvre dans les mondes de l’art et au sein de la littérature pensée comme institution, y compris dans l’hypothèse toujours débattue de leur constitution progressive en sphères autonomes à partir de l’éclosion de la modernité.

Ces interrogations collectives orientent une partie importante des travaux actuels du CRAL, et il est intéressant de les décliner en fonction des différentes périodes et aires culturelles. La diversité des objets étudiés au sein du laboratoire –une diversité peut-être excessive, qu’il serait inutile de vouloir nier- permet en effet de les mettre à l’épreuve dans des contextes variés, y compris sous la forme d’approches comparatistes et interculturalistes. Le CRAL, de fait, rassemble pour l’essentiel des chercheurs et des doctorants qui travaillent sur les pays européens au vingtième et vingt-et-unième siècles, mais cette dominante contemporanéiste n’exclut pas un pôle important de travaux sur la Renaissance et des réflexions suivies sur la période moderne, tandis que sur le plan géographique elle inclut des recherches systématiques sur certaines aires culturelles, comme l’Amérique latine, l’Afrique sahélienne ou la Chine.

Ainsi le CRAL reprend-il sans cesse à nouveaux frais des questions qui, en fait, sont au cœur de sa démarche depuis sa fondation. Une enquête sur l’histoire de l’unité (lancée en 2010 à partir du fonds d’archives de l’UMR et actuellement conduite sous la responsabilité de Christophe Potocki) a d’emblée montré que, si nos chercheurs n’ont jamais cessé d’évoluer au plan théorique et méthodologique, la démarche intellectuelle du laboratoire est restée fidèle à ses objectifs et à ses principes initiaux. Il n’y a qu’à relire le texte programmatique du premier rapport d’activités, rédigé en 1985, pour s’en convaincre : « L’étude des arts et de la littérature est considérée comme une voie d’accès privilégiée à l’analyse des pratiques symboliques et interprétatives, caractéristiques des sociétés humaines. Nous nous proposons d’étudier non seulement les faits artistiques et littéraires dans leurs structures propres, mais aussi les processus de leur production et de leur réception dans leur intégralité, depuis les matériaux qu’ils mettent enœuvre, depuis les motivations psychiques qui président à leur création, jusqu’à leurs ultimes conséquences politiques et éthiques. Ces recherches impliquent le refus de la séparation – commune mais néfaste – entre histoire et théorie. » Nombre des lignes d’investigation ouvertes à cette époque, malgré les inflexions ultérieures, restent d’actualité. Il n’est pas jusqu’à une « théorie de l’image », conçue ces dernières années par beaucoup de nos collègues comme le socle de la critique du partage conventionnel entre art et non-art (partant, entre l’histoire de l’art et les sciences de la culture), que l’on ne retrouve inscrite au programme du CRAL dès ses deux premières années.

Il est clair qu’un centre fondé par des personnalités telles que Raymond Bellour, Claude Brémond, Hubert Damisch, Gérard Genette, Louis Marin, Christian Metz et Tzvetan Todorov, sans parler de la figure tutélaire de Roland Barthes, doit essayer de vivre à la hauteur de sa propre histoire. En 1983, le trentième anniversaire du CRAL sera l’occasion de revenir collectivement sur ce parcours historique, sous la forme d’une rencontre scientifique destinée à faire dialoguer à propos de cette histoire intellectuelle et institutionnelle les différentes générations de chercheurs de l’unité. En même temps, bien entendu, ce capital symbolique ne saurait servir de faire-valoir à des successeurs moins illustres, qui ont eu à déployer leurs carrières dans un environnement intellectuel et institutionnel sans doute plus éclaté et plus complexe, au risque d’un certain éclectisme méthodologique qui est une donnée incontournable de la situation actuelle. Assurément, le paradigme structuraliste qui avait fourni l’indispensable cohésion au geste fondateur de 1983 n’existe plus en tant que tel depuis longtemps - si tant est qu’il ait jamais eu la cohérence quelque peu monolithique que lui prête la doxa, et qu’une relecture attentive des travaux des fondateurs suffit à démentir, que l’on se penche sur la manière d’aborder l’historicité des œuvres, sur l’apport de savoirs spécifiques tels que la psychanalyse par exemple, sur l’ouverture vers la linguistique, la sémiotique et l’anthropologie qui ont caractérisé les propositions des membres du centre dans les années 1980, ou encore sur le rôle joué par un « retour à Kant» qui dans les années 1990 a marqué le débat français en esthétique philosophique. A ce propos, on rappellera que le CRAL a été le foyer de débats serrés et passionnés entre ceux de ses membres qui, comme Gérard Genette et Jean-Marie Schaeffer, essayaient de saisir « l’œuvre de l’art » à partir d’une relecture de la Critique de la faculté de juger inspirée par la philosophie analytique, et un Rainer Rochlitz qui voyait plutôt dans la troisième critique un repère pour approcher les faits esthétiques à partir de la notion d’intersubjectivité théorisée par Jürgen Habermas dans le sillon de la Théorie critique. Par la suite, l’arrivée de collègues plus nettement ancrés dans les diverses disciplines des sciences sociales est venue enrichir la critique des présupposés normatifs des théories de l’art et de l’expérience esthétique, tandis que l’essor des sciences cognitives a permis de donner un sens fort à l’idée d’un carrefour entre approches naturalistes et approches historiques des arts et de la culture, exposée voici une dizaine d’années dans les projets successifs menés sous l’impulsion de Jean-Marie Schaeffer, directeur du CRAL de 2002 à 2010.

Il n’est pas exagéré de dire que la plupart de ces lignes de force historiques de l’unité trouvent des échos et des prolongements dans ses travaux actuels. Dans les dix dernières années, les options méthodologiques mises au point au sein de notre centre ont rencontré une écoute attentive en France et à l’étranger, dont témoignent les nombreuses traductions, les essais critiques et les anthologies récemment parues dans plusieurs pays. L’attention portée à nos travaux et l’intérêt des étudiants n’ont pas effacé la différence de notre approche vis à vis de disciplines qui, comme l’histoire de l’art, la musicologie ou les études littéraires, ont tendance à se reproduire sans renouveler fortement les questions et les choix d’objet. Alors que l’histoire de l’art, par exemple, implique dès son origine un fondement idéologique nationaliste et une fermeture conservatrice par rapport aux sciences sociales, comme l’ont montré respectivement les travaux d’Eric Michaud et de Georges Didi-Huberman, le CRAL s’est construit en rejetant la position nationaliste et en intégrant pleinement les sciences sociales, avec des conséquences importantes sur le plan de la méthode comme aussi dans le choix des objets d’études qui dansnos travaux appartiennent au champ élargi des images et relèvent d’origines géographiques et culturelles à l’échelle du monde. Ainsi peut-on dire que la question actuelle de la mondialisation et celle qui porte sur la « culture visuelle » ont été traitées par les équipes du CRAL avant d’être développées aux Etats Unis et en Allemagne. La réflexion en cours dans le monde anglo-saxon sur les liens entre le global et le local, à travers notamment la « deuxième vague écocritique », trouve à son tour des échos au sein du CRAL, cette question intéressant directement les chercheurs en littérature qui travaillent en écopoétique, en géopoétique ou en études de genre, tandis que des questions comparables animent nombre d’études sur la musique et sur la danse.

Il nous reste à mieux faire connaître certains de ces travaux qui, n’ayant pas pris la forme de « théories » en bonne et due forme, ont parfois souffert de la concurrence de démarches ou d’ouvrages dont la densité conceptuelle étaient moins importante, mais dont la langue et engagements la forme de la communication se révélaient plus efficaces. En outre, il nous faut reconnaître que ces engagements ont parfois un prix : la difficulté encore trop grande pour nos docteurs de trouver un emploi lors des concours définis en fonction des disciplines instituées.

Disons encore que l’identité du CRAL, modulée dans la durée par ses équipes historiques propres, a été renforcée par les entités autonomes qui se sont incorporées à l’UMR au fil des ans dans le cadre d’un processus d’intégration qui est encore en cours : le Centre d’Etudes sur l’Histoire et la Théorie des Arts (CEHTA), le Laboratoire d’Histoire Visuelle Contemporaine (LHIVIC) rattaché au précédent, l’Equipe Fonctions Imaginaires et Sociales des Arts et des Littératures (EFISAL) et, tout récemment, le Fonds Ricœur. Aux fins du présent rapport, et au moment d’en présenter les résultats, il nous revient toutefois de clarifier les grandes orientations structurant cette organisation de nos recherches. Dans le projet du contrat précédent, il était question d’une structure mixte composée à la fois par les entités pré-citées, qui ont un parcours institutionnel différencié, et par cinq équipes internes, dont trois consacrées à chacun des champs artistiques précisés – littérature, image, musique – et deux à caractère transversal, centrées respectivement sur les représentations et sur les valeurs. Or ces « équipes », certes cohérentes sur le plan scientifique, n’ont jamais eu le type d’indépendance administrative et budgétaire que l’AERES semble associer désormais à ce terme, et elles n’ont pas davantage reposé sur un rattachement unique des chercheurs concernés. C’est pourquoi nous avons fait le choix d’abandonner la dénomination d’« équipes » et de présenter ici le bilan des activités du CRAL pour la période 2007-2013 selon un schéma simplifié de quatre axes thématiques : Littératures et textes (sous la responsabilité de Philippe Roussin) ; Images et histoire de l’art (Giovanni Careri, Michel Frizot et Georges Roque) ; Musique (Esteban Buch) ; Esthétique, valeurs, représentations (Nathalie Heinich, Jean-Marie Schaeffer, Yves Hersant, Yolaine Escande, Marielle Macé). A quelques détails près, on retrouvera ces quatre axes dans le projet présenté pour le quinquennal 2014-2018.

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